Inscrite sur la liste grise du GAFI le 25 octobre 2024, la Côte d’Ivoire vient de franchir une étape décisive : à sa plénière de juin 2026, le Groupe d’Action Financière a constaté que le pays avait « substantiellement achevé » son plan d’actionet décidé l’envoi d’une évaluation sur place. Vingt et un mois après l’inscription, l’heure est au bilan : qu’est-ce qui a réellement changé, et la sortie de la liste grise est-elle acquise ?
Liste grise du GAFI : de quoi parle-t-on exactement ?
La liste grise du GAFI n’est pas une sanction. Elle désigne les juridictions placées « sous surveillance renforcée » qui, présentant des défaillances stratégiques dans leur dispositif de lutte contre le blanchiment de capitaux, le financement du terrorisme et le financement de la prolifération (LBC/FT/FP), se sont engagées à les corriger dans le cadre d’un plan d’action arrêté avec le GAFI. C’est ce qui est arrivé à la Côte d’Ivoire le 25 octobre 2024.
Le plan d’action ivoirien portait notamment sur cinq axes : le renforcement de la coopération internationale dans les enquêtes et poursuites ; l’amélioration de la supervision fondée sur les risques des institutions financières et Entreprises et Professions Non Financières Désignées (EPNFD) ; la fiabilisation des informations sur les bénéficiaires effectifs ; l’augmentation effective des enquêtes et poursuites en matière de blanchiment et de financement du terrorisme ; et la consolidation du régime des sanctions financières ciblées.
L’enjeu dépasse la technique réglementaire. Pour une économie qui est la locomotive de l’UEMOA et qui abrite le siège de la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières, le maintien sur la liste grise alourdit les diligences des banques correspondantes internationales, ralentit les transferts et peut renchérir le financement du commerce extérieur ; un phénomène connu sous le nom de de-risking .
Conformité technique : une progression mesurable et rapide
Le constat, vingt et un mois après l’inscription, est celui d’une progression rapide et documentée. Lors de l’adoption de son rapport d’évaluation mutuelle en juin 2023, la Côte d’Ivoire comptait 18 recommandations du GAFI jugées conformes ou largement conformes ; début 2026, ce chiffre était passé à une trentaine.
En mai 2026, à l’occasion des réunions du GIABA tenues à Abidjan ( 45e plénière de la Commission technique le 21 mai, puis 31e session du Comité ministériel le 23 mai) le Premier ministre a annoncé que 39 des 40 recommandations du GAFI avaient atteint un niveau conforme ou largement conforme, soit l’un des niveaux de conformité technique les plus élevés de la région.
Un effort normatif engagé dès 2022 et intensifié après l’inscription
Cette progression repose d’abord sur une intense activité normative, amorcée dès 2022, avant même l’adoption du rapport d’évaluation mutuelle en juin 2023, et nettement accélérée après l’inscription d’octobre 2024. Parmi les textes structurants figurent l’ordonnance n° 2023-875 du 23 novembre 2023 relative à la LBC/FT/FP, qui a clarifié le périmètre des assujettis ; l’ordonnance n° 2022-237 du 30 mars 2022 portant régime des sanctions administratives et organisation du contrôle des assujettis ; et le décret n° 2024-58 du 14 février 2024, qui désigne les autorités de supervision de chaque catégorie d’EPNFD et institue la Commission nationale des sanctions (CNS-LBC/FT).
S’y ajoutent le décret n°2024-325 du 22 mai 2024 réglementant l’activité d’agent d’affaires judiciaire, les décrets n°2024-216 et n°2024-997 organisant le gel des avoirs au titre des sanctions financières ciblées, ainsi que les décisions de l’UMOA n°021 du 21 décembre 2023 et n° 003 du 28 mars 2024 fixant les seuils applicables, notamment pour le secteur immobilier, le change manuel et les négociants en pierres et métaux précieux, complétées par plusieurs arrêtés de mise en œuvre. Au total, une dizaine de textes majeurs ont structuré le dispositif national sur la période, traduisant la volonté d’aligner le droit ivoirien sur les standards internationaux.
Ce qui a concrètement changé pour les assujettis
Au-delà des scores, la période a transformé les obligations quotidiennes des professionnels. Pour les institutions financières, déjà rodées, l’exigence s’est intensifiée sur la qualité des contrôles internes et la connaissance du bénéficiaire effectif.
Pour les EPNFD (notaires, avocats, agents immobiliers, négociants en biens de valeur, casinos, entre autres), le changement est plus structurel : nombre d’entre elles ont découvert qu’elles étaient pleinement assujetties et doivent désormais se doter d’un dispositif de vigilance, désigner un responsable conformité, surveiller les opérations et déclarer les soupçons à la CENTIF. Cette montée en charge des EPNFD n’est pas accessoire : elle figurait explicitement parmi les axes du plan d’action, accompagnée de campagnes de sensibilisation. Le secteur immobilier, identifié comme particulièrement vulnérable lors de l’évaluation nationale des risques, a fait l’objet d’une attention spécifique.
Un dispositif désormais effectif, pas seulement théorique
La période a aussi été marquée par un durcissement de l’action répressive, signe que les textes ne restent pas lettre morte. La Côte d’Ivoire en donne la mesure. Depuis l’inscription sur la liste grise, la Commission Bancaire de l’UMOA a sanctionné trois banques installées dans le pays : un blâme assorti d’une amende de 300 millions FCFA en mars 2025, un avertissement assorti de 300 millions FCFA en septembre 2025, puis un blâme assorti de 151 millions FCFA en décembre 2025, soit 751 millions de francs CFA d’amendes sur la seule année 2025, avec, à chaque fois, des faiblesses du dispositif LBC/FT/FP expressément relevées parmi les motifs. S’y ajoutent, selon le rapport annuel 2024 de la Commission Bancaire, une banque et un système financier décentralisé ivoiriens sanctionnés pécuniairement en 2024.
Cette pression n’est d’ailleurs pas née avec la liste grise. Avant même l’inscription, la Côte d’Ivoire avait été rappelée à l’ordre : en 2023, trois établissements du pays ont été sanctionnés pour un total de 525 millions FCFA, dont une banque condamnée en septembre 2023 à 300 millions FCFA précisément pour des faiblesses de son dispositif LBC/FT et, le 23 septembre 2024, un mois avant l’inscription, la Commission Bancaire prononçait le retrait d’agrément de l’établissement de monnaie électronique Africa Digital Finance (ADF), notamment pour des défaillances de son dispositif LBC/FT.
2022–2026 : la sanction, une réalité régionale bien antérieure à la liste grise
Élargir la focale à l’ensemble de l’Union confirme que la supervision répressive est une constante depuis 2022, très en amont de l’inscription ivoirienne, et que la faiblesse des dispositifs LBC/FT/FP en est le motif le plus récurrent. Le registre des décisions de la Commission Bancaire en dresse l’inventaire suivant :
| Année | Sanctions publiées au registre | Pays concernés (nombre d’établissements) | Montant cumulé des amendes |
| 2022 | 7 sanctions pécuniaires | Bénin (3), Burkina Faso (2), Mali (1), Niger (1) | ≈ 1,85 milliard FCFA |
| 2023 | 12 sanctions pécuniaires + 1 retrait d’agrément (SFD, Burkina Faso) | Sénégal (4), Côte d’Ivoire (3), Mali (3), Bénin (1), Burkina Faso (1) | ≈ 2,82 milliards FCFA |
| 2024 | 8 sanctions pécuniaires publiées + 1 retrait d’agrément (EME ADF, Côte d’Ivoire) ; le rapport annuel en recense 16 au total | Sénégal (3), Bénin (2), Burkina Faso (2), Togo (1) — hors sanctions non publiées | ≈ 1,58 milliard FCFA (publiées) |
| 2025 | 18 sanctions pécuniaires | Burkina Faso (4), Côte d’Ivoire (3), Niger (3), Sénégal (3), Bénin (2), Togo (2), Mali (1) | ≈ 4,39 milliards FCFA |
| 2026 (au 26 juillet) | 3 sanctions pécuniaires + 2 retraits d’agrément avec mise en liquidation (ZEYNA au Niger, SOBCA au Burkina Faso) | Mali (1), Niger (1), Togo (1) | 900 millions FCFA |
| Total 2022 – juillet 2026 | 48 sanctions pécuniaires publiées + 4 retraits d’agrément | 7 pays de l’Union sur 8 (seule la Guinée-Bissau n’apparaît pas au registre) | ≈ 11,5 milliards FCFA |
Trois enseignements se dégagent de cette série. L’antériorité, d’abord : la vague de contrôles thématiques LBC/FT a démarré dès 2021-2022 ; le Bénin, le Burkina Faso, le Mali et le Niger en ont fait les frais les premiers, bien avant que la Côte d’Ivoire ne soit inscrite sur la liste grise. Ensuite, l’accélération: 2025 est l’année record, avec dix-huit établissements sanctionnés pour près de 4,4 milliards de francs CFA d’amendes publiées. Le durcissement qualitatif, enfin : en mars 2026, la Commission Bancaire est passée de l’amende au retrait d’agrément, avec la mise en liquidation de ZEYNA au Niger pour infraction généralisée à la réglementation bancaire et LBC/FT/FP et de la SOBCA au Burkina Faso. Sur la seule année 2024, le rapport annuel de la Commission Bancaire recense au demeurant seize sanctions pécuniaires et un retrait d’agrément à l’échelle de l’Union, visant des établissements de crédit, des systèmes financiers décentralisés, des établissements de monnaie électronique et une compagnie financière ; toutes n’étant pas publiées au registre.
L’effectivité gagne aussi le champ des EPNFD. Selon la presse, cinq agences de voyage abidjanaises ont vu leurs comptes placés sous saisie conservatoire le cadre d’enquêtes pour blanchiment de capitaux conduites par le Pôle pénal économique et financier dans le sillage direct de l’inscription du pays sur la liste grise. Le signal envoyé aux professions assujetties est clair : la surveillance ne se limite plus aux banques, et les EPNFD sont désormais dans le champ effectif du contrôle et de la répression.
Plénière de juin 2026 : le plan d’action « substantiellement achevé »
C’est l’actualité majeure de ce premier semestre 2026. Le 19 juin 2026, à l’issue de sa plénière, le GAFI a formulé la constatation initiale que la Côte d’Ivoire avait substantiellement achevé son plan d’action et qu’elle justifiait une évaluation sur place. Cette visite devra vérifier trois choses : que la mise en œuvre des réformes LBC/FT a effectivement commencé, qu’elle se poursuit dans la durée, et que l’engagement politique nécessaire demeure en place pour la pérenniser.
Ce constat valide le scénario esquissé dès le 21 mai 2026 par le Directeur général du GIABA, Edwin W. Harris Jr., qui annonçait à Abidjan qu’une mission de vérification serait probablement dépêchée après la plénière de juin, ouvrant la voie à une sortie de la liste grise dès la plénière d’octobre 2026 . Selon la presse, la feuille de route, dont l’échéance initiale était fixée à septembre 2026, a ainsi été bouclée avec près de trois mois d’avance.
Sortie de la liste grise du GAFI : proche, mais pas encore acquise
Le pays a réussi l’examen sur dossier ; il doit encore convaincre sur le terrain. Le GAFI attend notamment la démonstration d’une augmentation soutenue et diversifiée des enquêtes et poursuites en matière de blanchiment, en cohérence avec le profil de risque national, ainsi que la consolidation du cadre des sanctions financières ciblées.
La Côte d’Ivoire est aujourd’hui le seul pays de la CEDEAO encore présent sur cette liste, la plupart de ses voisins, dont le Sénégal, sorti en octobre 2024, et le Burkina Faso, en étant déjà sortis. Les autorités, du Premier ministre aux ministères de l’Économie, de la Justice et de l’Intérieur, affichent un optimisme prudent. Le message officiel reste constant : la sortie ne dépend pas seulement de réformes juridiques, mais d’une transformation durable des pratiques, publiques comme privées.
Le principal enseignement de ces vingt et un mois est que la conformité n’est plus un sujet théorique réservé aux banques. Elle est devenue un impératif partagé, dont dépend la crédibilité financière du pays tout entier. Pour les entreprises et professions assujetties, attendre la sortie de la liste grise pour se mettre en conformité serait une erreur : les obligations demeureront après la radiation, la visite sur place du GAFI scrutera précisément l’effectivité des pratiques, et les autorités de supervision comme la Commission nationale des sanctions sont désormais opérationnelles.
À l’inverse, les structures qui auront bâti un dispositif solide pendant cette période en sortiront renforcées. Au-delà de l’obligation, un dispositif de conformité maîtrisé protège l’activité, rassure les partenaires et constitue un facteur de différenciation dans un environnement économique de plus en plus attentif à l’intégrité financière.
Vingt et un mois après son inscription, la Côte d’Ivoire présente le visage d’un pays qui a fait de la contrainte un levier de modernisation. Le plan d’action est jugé substantiellement achevé, la visite sur place se prépare et la sortie de la liste grise du GAFI pourrait être entérinée dès octobre 2026. Mais l’essentiel se joue désormais dans la durée et dans la pratique quotidienne des assujettis. Pour les professionnels (institutions financières comme EPNFD), l’enjeu n’est plus de savoir si la conformité est nécessaire, mais comment la rendre effective et pérenne.

